mercredi 2 novembre 2016

« C’est confirmé : je suis plus utile au chômage »

Source : Basta mag

Notre société est obnubilée par un seul objectif : le plein emploi. Qu’importe si les activités créées sont utiles ou pas à la société, voire nuisibles. Donner du sens au travail semble devenu très secondaire. « Du point de vue des gens "modernes" comme monsieur Macron, je suis actuellement un poids, je ne produis pas, je suis une charge qui vit aux crochets d’un système trop généreux. C’est bizarre, il me semble pourtant n’avoir jamais autant servi notre société », explique Jérôme Choain, un ingénieur qui a décidé de vivre et travailler autrement.

Témoignage.
J’ai écrit en novembre 2013 un article intitulé « Je serais tellement plus utile au chômage ». Je ne sais pas pourquoi mais ce billet connaît une deuxième vie ces jours-ci, j’ai plein de retours, demandes de reprise, d’interviews…
Étrange, je pensais justement à écrire une suite depuis quelques temps.
Nous y voilà.
J’ai écrit ce précédent billet alors que je travaillais dur sur un projet. J’étais employé. C’était intéressant et bien payé. Mais inutile pour le commun.
Depuis, j’ai connu pour la première fois de ma vie le chômage après 20 ans d’emploi ininterrompu. Je ne suis plus employé, et heureusement, je travaille tout le temps.
Je me lève à 6 h pour déjeuner avec ma fille lycéenne qui doit prendre un bus très tôt, car on coupe dans les budgets de transports scolaires dans ma campagne. Ensuite, j’emmène mon collégien au collège, puis mon écolier à l’école.
Le samedi, je me lève aussi parce qu’on a école le samedi matin dans mon village et que je vais donner des cours bénévoles d’informatique et de culture numérique. Car les services publics ne le feront pas.
Les nuits ne sont pas non plus de tout repos. Nous sommes famille d’accueil. Crois-moi, monsieur le réformateur, il paraît que je suis « inactif », mais la grasse matinée, ce sera pour une autre vie.
Mes journées sont bien pleines. J’aide des associations, j’essaye d’apprendre aux gens comment collaborer via internet, je leur fais des sites web, je dépanne les PC vérolés, je développe un outil de gestion de documents en ligne pour l’école, j’ai monté un site pour l’organisation de l’aide aux réfugiés dans le Morbihan, j’aide qui je peux. Un chouette boulot. Un vrai travail. Pas un emploi.
Tout cela est bien modeste, mais toutes ces petites choses me semblent utiles au commun, au développement de notre commune.
Il va falloir que j’arrête tout ça. Et c’est dommage parce que ce travail me plaît vraiment. Si j’avais par exemple un salaire à vie ou un revenu de base, je pourrais certainement m’y épanouir. En fait, je travaille pour un peu tout le monde, mais surtout pour des gens qui ne pourraient pas se payer mes services, alors qu’au final, c’est l’intérêt de tous.
J’ai essayé d’imaginer des façons d’exercer ce type d’activité tout en pouvant en vivre dans le système actuel. Je n’ai pas trouvé. Je pense notamment à l’éducation populaire au numérique qui me semble un chantier astronomique et essentiel. C’est évidemment sans espoir. On va vers une fermeture de notre bureau de Poste, l’école est menacée de perdre une classe, partout les budgets sont restreints, il parait qu’il faut être « réaliste », alors mes lubies d’émancipation citoyenne, ce n’est pas exactement une priorité.
J’ai même postulé pour un poste d’animateur d’atelier numérique proposé par la communauté de communes. Quelques heures sur six mois payées le minimum, mais je voulais en profiter pour les rencontrer. Ils ont dû trouver ça rigolo un ingénieur encravaté qui vient essayer de piquer le job à temps partiel d’un agent territorial catégorie C. Je n’ai pas été retenu, il semble que nous étions nombreux sur la liste. Et donc, tous ces gens qui pourraient en former d’autres ne le feront pas, parce que il n’y a pas d’emploi pour ça. Ils vont rester chez eux et chercher un autre job, peut-être un job à la con. C’est ballot.
Aujourd’hui, j’ai des opportunités de reprendre une activité « confortable ». Et je vais le faire. Parce que je ne suis pas un héros, j’ai un crédit à payer, je ne peux pas me permettre de consacrer ma vie à un rêve d’utilité, il me faut être rentable.
Je vais penser à mon intérêt privé, mais je ne ferai pas semblant de croire que l’amélioration de ma condition bénéficiera au final à la collectivité.
Du point de vue des gens « modernes » comme monsieur Macron, je suis actuellement un poids, je ne produis pas, je suis une charge qui vit aux crochets d’un système trop généreux. C’est bizarre, il me semble pourtant n’avoir jamais autant servi notre société. Mais notre société n’aura à nouveau d’estime pour moi que si je reprends un emploi de col blanc pour mon profit et celui du grand capital…
Tout cela est bien médiocre. C’est notre système. Je continuerai à essayer de le changer à mon humble niveau car comme disent nos amis youtubeurs, « on vaut mieux que ça ». Disons que c’est mon témoignage.

Tiens, ce monsieur me semble bien proche de mes opinions :





À propos des alternatives à cette médiocrité, je vous invite à écouter Carole Fabre, co-fondatrice du Mouvement français pour le revenu de base, et Bernard Friot, sociologue et économiste, membre du Réseau salariat, défendre respectivement le revenu de base et le salaire à vie.
Jérôme Choain
Voir le blog de l’auteur
Vidéo : Alain Deneault, docteur en philosophie de l’université Paris-VIII et enseignant en science politique à l’Université de Montréal, « Notre organisation du travail nous conduit à la médiocrité », intervention lors de l’émission de France 2 Ce soir (ou jamais !) du 04/03/16 sur le thème « La loi Travail, un débat historique ? ».
Photo : Les Temps modernes de Charles Chaplin

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